Ce texte relève de l’opinion et exprime un point de vue personnel sur le système d’aide publique aux médias en Guinée.
Dans un courrier adressé aux responsables des associations de presse le 20 août 2026, la Haute Autorité de la Communication (HAC) demande la transmission de rapports financiers détaillés sur l’utilisation de la subvention accordée au titre de l’exercice 2025, accompagnés des pièces justificatives.
Sur le principe, rien à redire. Quand une institution publique distribue des ressources qui viennent du budget de l’État, donc de l’argent public, il est normal de demander des comptes. Ceux qui reçoivent ces fonds doivent pouvoir dire ce qu’ils ont reçu, ce qu’ils en ont fait et, surtout, être en mesure de le prouver.
Là où je m’interroge, c’est sur les conditions dans lesquelles cette subvention a été attribuée. Le courrier de la HAC précise que le rapport demandé doit permettre la régularisation et le suivi administratif et financier du dossier, afin de pouvoir demander la subvention au titre de l’exercice 2026. c’est bien. Mais si les associations doivent aujourd’hui justifier l’utilisation des fonds reçus en 2025, elles doivent aussi savoir sur quelles bases elles sont contrôlées.
Quelles dépenses étaient admises ? Y avait-il des plafonds ? Quelles pièces fallait-il conserver ? Dans quel délai fallait-il rendre les comptes ? Ces exigences avaient-elles été communiquées avant le versement des fonds ?
C’est là, à mon sens, que se trouve le vrai sujet. La transparence ne peut pas commencer au moment où l’on demande les justificatifs. Elle doit commencer au moment où l’argent est attribué.
Ces interrogations ne remettent pas en cause le principe du contrôle. Elles posent simplement la question de ses conditions : pour être clair et équitable, un contrôle doit s’appuyer sur des règles connues à l’avance.
Et cette aide ne date pas d’hier. Entre 2021 et 2025, les montants annoncés au titre de la subvention aux médias privés atteignent 17,587 milliards GNF. Sur cinq ans, ce n’est donc pas une petite enveloppe qui a été mobilisée.
Dès lors, une question dépasse largement la justification des dépenses de 2025 : qu’est-ce que ces milliards ont réellement permis de changer dans la presse guinéenne ?
Ont-ils permis de professionnaliser des rédactions ? De former des journalistes ? D’équiper des médias, notamment dans les régions ? D’améliorer les conditions de travail ? D’accompagner la transition numérique ? De financer des contenus d’intérêt public ? Ou cette subvention sert-elle principalement, année après année, à absorber une partie des charges courantes des médias, sans que l’on puisse réellement mesurer ce qu’elle produit pour le secteur ?
La question mérite d’autant plus d’être posée que l’enveloppe augmente en 2026. La Loi de finances initiale 2026 prévoit 4,5 milliards GNF au titre des transferts aux médias privés, soit 866,655 millions GNF de plus que les 3,633 milliards prévus au titre de 2025. Cela représente une hausse d’environ 23,9 %.
Après plus de treize ans dans le métier et à différentes positions, j’ai vu cette question revenir régulièrement, avec des débats souvent centrés sur le montant de l’enveloppe et sa répartition. Ma position, elle, n’a pas changé : je ne suis pas contre le principe d’un soutien public aux médias. Ce qui me pose problème, c’est un système dont on peine à mesurer les effets.
Une politique publique de soutien à la presse ne devrait pas seulement permettre de savoir combien d’argent est distribué. Elle devrait aussi permettre de mesurer ce que cet argent change concrètement dans les rédactions et, au-delà, dans la qualité de l’information accessible aux citoyens.
L’État peut soutenir la presse sans créer une relation de dépendance entre les médias et le pouvoir public. Mais il faut pour cela revoir le modèle.
Ce que je propose pour changer de modèle
1. Clarifier les rôles
Séparer davantage régulation et financement du développement des médias.
2. Réformer le financement
Combiner soutien au fonctionnement et appels à projets sur critères publics.
3. Cibler la fiscalité
Faciliter l’investissement dans les équipements, l’emploi formel et la formation, plutôt qu’accorder des exonérations générales.
4. Encadrer la publicité publique
Rendre l’attribution des campagnes institutionnelles plus transparente et fondée sur des critères objectifs.
Sortir de la logique de la subvention pour entrer dans celle de la politique publique
La Guinée n’a pas besoin d’inventer un nouvel outil : le Fonds d’Appui au Développement des Médias (FADEM) existe déjà. Le décret D/2022/0553/PRG/CNRD/SGG du 24 novembre 2022, qui l’a institué, lui donne notamment pour mission d’élaborer et de mettre en œuvre le mécanisme d’octroi des subventions de l’État aux médias, de vérifier l’éligibilité des projets, d’en assurer le suivi-évaluation, de contribuer au financement de la formation et de l’équipement des médias, et de faciliter leur accès aux emprunts bancaires ou de microfinance.
L’essentiel, en somme, est déjà en place sur le papier. Ce qui manque n’est pas une institution, c’est un vrai mécanisme de financement du développement des médias.
Je propose au moins quatre réformes.
1. Confier la gestion de l’aide au développement des médias à un mécanisme dédié
Il faudrait d’abord séparer plus nettement la fonction de régulation et la fonction de financement. La Constitution de 2025 a institué une Commission de Régulation de la Communication et de l’Audiovisuel (CRCA), appelée à reprendre les missions de régulation de l’information et de la communication à la place de la HAC. Reste qu’une loi organique doit encore en fixer les attributions, la composition, l’organisation et le fonctionnement.
Dans cette nouvelle architecture, l’instance de régulation doit rester dans son rôle : garantir le pluralisme, veiller au respect de la loi, de l’éthique et de la déontologie, protéger la liberté de la presse. Le financement du développement des médias, lui, doit revenir au FADEM. C’est déjà, sur le papier, l’une de ses missions.
Encore faut-il que la réforme soit juridiquement propre. L’article 13, alinéa 2, de la loi organique N° L/2020/0010/AN du 3 juillet 2020 prévoit aujourd’hui que la subvention annuelle de l’État aux médias privés est inscrite au budget de la HAC et répartie par elle, en collaboration avec les organisations professionnelles des médias. Transférer cette compétence au FADEM suppose donc une harmonisation des textes.
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2. Financer les médias sur des critères connus et des projets vérifiables
Il faut également sortir du réflexe qui consiste à se demander d’abord combien touchera chaque bénéficiaire. Le nouveau système pourrait reposer sur deux mécanismes complémentaires.
D’abord, un socle de soutien au fonctionnement, calculé selon des critères objectifs et vérifiables : existence légale, régularité de publication ou de diffusion, nombre de journalistes déclarés, couverture géographique, production éditoriale, respect des obligations professionnelles, situation fiscale et sociale, etc.
Ensuite, un financement par appels à projets : équipements de reportage, studios, numérisation, cybersécurité, production de contenus d’intérêt public, reportages dans les régions, formation professionnelle, innovation numérique, fact-checking, journalisme de données, etc.
Chaque financement devrait faire l’objet d’un contrat précisant le montant, l’objectif, les dépenses éligibles, le calendrier et les obligations de justification. Et surtout, la liste des bénéficiaires, les montants attribués et les résultats obtenus devraient être publiés. La transparence ne doit pas être seulement une obligation imposée aux médias. Elle doit également s’appliquer à l’État.
3. Mettre en place une fiscalité d’accompagnement, mais ciblée
C’est sans doute le point le plus délicat. Je ne plaide pas pour une exonération fiscale générale des médias. Ce serait difficilement justifiable, et ça ouvrirait la porte à des effets d’aubaine. Je défends plutôt des mesures ciblées, pensées pour réduire les coûts qui pèsent directement sur la production de l’information.
Par exemple, l’État pourrait prévoir un régime fiscal et douanier spécifique pour certains équipements professionnels utilisés par les médias : matériel de reportage, équipements de studio, équipements de transmission et de production, matériel informatique professionnel et autres équipements clairement définis par une liste réglementaire.
L’avantage fiscal devrait être conditionné à l’existence légale du média, à la production effective de contenus journalistiques et à des obligations minimales de transparence.
On pourrait également réfléchir à des incitations fiscales liées à l’emploi formel : par exemple, un mécanisme d’allègement fiscal conditionné au recrutement déclaré de journalistes et de techniciens, au respect des obligations sociales et à l’investissement dans la formation.
L’objectif n’est donc pas de permettre aux médias d’échapper à l’impôt, mais de réduire certains coûts qui les empêchent d’investir, d’embaucher, de se moderniser. La nuance compte.
4. Mettre enfin la publicité publique dans le débat
Il y a un autre sujet que l’on évoque moins souvent : l’État est lui-même un acteur important du marché de la communication. Les campagnes publiques, les annonces administratives, la publicité institutionnelle et les marchés de communication représentent une activité économique pour les médias.
Il serait donc utile de réfléchir à des règles plus transparentes pour leur attribution. Un média ne devrait pas être favorisé ou pénalisé en fonction de sa proximité avec le pouvoir.
Des critères peuvent être rendus publics : audience vérifiable, couverture géographique, public ciblé, type de média, tarifs, capacité de diffusion et pertinence du support par rapport à la campagne. L’objectif serait que la publicité publique réponde d’abord à une logique d’efficacité et d’intérêt général, et non à une logique de proximité politique.
Cela permettrait aussi de déplacer le débat. Au lieu de demander seulement à l’État de soutenir financièrement les médias, il faut créer les conditions dans lesquelles ceux-ci peuvent vivre de leur activité économique dans un environnement plus équitable.
L’argent public doit être contrôlé. Mais il doit aussi produire un résultat public.
La demande de la HAC concernant les justificatifs de la subvention 2025 est donc, à mes yeux, une bonne chose. À condition qu’elle ne reste pas une simple opération de contrôle administratif. Elle devrait être l’occasion d’ouvrir une discussion beaucoup plus large sur le modèle guinéen de soutien aux médias.
Que reste-t-il concrètement de ces milliards dans les rédactions ? Au fond, c’est la question que nous devrions nous poser.
Des journalistes mieux formés ? Du matériel supplémentaire ? Des médias en régions mieux équipés ? Des contenus que les citoyens n’auraient pas eus sans ce soutien ?
Si nous ne pouvons pas répondre à ces questions, il faut peut-être arrêter de regarder cette subvention uniquement comme une dépense à justifier. Il faut aussi la regarder comme une politique publique à évaluer.
La Guinée a besoin d’un système de soutien aux médias qui aide à financer leur développement, leur professionnalisation et leur indépendance économique, tout en protégeant l’argent public contre les détournements, les effets d’aubaine et les répartitions opaques.
Le contrôle des dépenses est nécessaire.
La réforme du système l’est davantage.




