Pourquoi les journalistes africains se tournent vers Substack ?
Entre crise des médias, exil et quête d'indépendance, la plateforme séduit les journalistes africains sans résoudre leurs fragilités économiques.

En bref
Des journalistes africains se tournent vers Substack pour publier en toute indépendance et tisser un lien direct avec leurs lecteurs.
L’exil, la fragilité des médias et les mutations du numérique accélèrent cette évolution.
La plateforme simplifie la publication… mais ne résout pas l’équation économique.
Le vrai défi ? Transformer des lecteurs en une communauté prête à financer un journalisme exigeant.
Lorsque le journaliste d’investigation nigérian David Hundeyin lance « West Africa Weekly » sur Substack en 2021, son objectif n’est pas de créer une entreprise de presse. Il cherche avant tout un moyen de continuer à exercer son métier. Installé en exil et dépourvu des ressources nécessaires pour monter une rédaction traditionnelle, il découvre une plateforme qui lui permet de publier rapidement, de développer une communauté de lecteurs et de financer une partie de son travail.
Son parcours illustre une tendance encore peu documentée sur le continent. Du Burundi à l’Ouganda, en passant par la Guinée ou le Nigeria, des journalistes choisissent de plus en plus de publier directement auprès de leurs lecteurs plutôt que de dépendre exclusivement des médias traditionnels ou des grandes plateformes numériques. Pour certains, il s’agit d’une réponse à la fragilité économique des rédactions. Pour d’autres, d’un moyen de préserver leur indépendance éditoriale ou de poursuivre leur travail malgré l’exil.
Créée en 2017, Substack permet de publier une newsletter tout en générant automatiquement un site web et en donnant accès à des fonctionnalités communautaires comme les Notes, les recommandations entre auteurs, les discussions, les podcasts ou les vidéos. Le service revendiquait plus de 50 millions d’abonnements actifs, dont 5 millions d’abonnements payants en 2025. Si ces chiffres témoignent de son essor mondial, l’entreprise ne publie en revanche aucune donnée spécifique sur l’Afrique.
Cette absence de statistiques rend difficile l’évaluation de l’implantation réelle de la plateforme sur le continent. Pour comprendre les raisons qui poussent des journalistes africains à l’adopter, nous avons interrogé plusieurs d’entre eux à travers le continent et ailleurs.
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La crise des médias ouvre la voie à de nouveaux modèles
Si les newsletters connaissent aujourd’hui un regain d’intérêt auprès des journalistes africains, c’est d’abord parce que le modèle traditionnel des médias traverse une période de profondes mutations. Dans de nombreux pays du continent, les rédactions doivent composer avec une combinaison de difficultés économiques, de pressions politiques et de transformations des usages numériques qui fragilisent leur fonctionnement.
Dans son classement mondial de la liberté de la presse en 2026, Reporters sans frontières (RSF) souligne que l’environnement du journalisme reste marqué, dans plusieurs pays africains, par des arrestations arbitraires, des poursuites judiciaires, des intimidations, des restrictions administratives ou encore des violences contre les professionnels des médias. À ces atteintes aux libertés s’ajoutent des difficultés économiques persistantes : baisse des recettes publicitaires, précarité des entreprises de presse, dépendance aux financements extérieurs et difficultés à faire émerger des modèles durables.

Dans ce contexte, de nombreux journalistes cherchent à reprendre le contrôle de leur travail. Pour certains, cette démarche passe par la création de médias indépendants. Pour d’autres, elle consiste à publier directement auprès de leurs lecteurs afin de réduire le nombre d’intermédiaires entre la production de l’information et son financement.
Cette évolution est particulièrement visible chez les journalistes contraints à l’exil. Éloignés de leur rédaction, parfois privés de toute possibilité d’exercer dans leur pays d’origine, ils doivent souvent reconstruire leur activité professionnelle dans un environnement inconnu.
C’est précisément pour répondre à cette réalité qu’est né « Voix en Exil », un programme porté par l’Agence française de développement des médias (CFI), en partenariat avec Reporters sans frontières, la Maison des journalistes et SINGA. L’initiative accompagne des journalistes réfugiés dans la poursuite de leur activité et met à leur disposition une publication collaborative hébergée sur Substack.
Pour Abdoulaye Oumou Sow, journaliste guinéen en exil et membre du projet, cette plateforme répond d’abord à une nécessité professionnelle.
« C’est une manière de maintenir la flamme d’une information libre et plurielle, celle-là même qui a poussé la plupart d’entre nous à être contraints à l’exil. À travers cette plateforme, nous pouvons continuer à porter nos voix, défendre les causes que nous estimons justes et, tout simplement, faire notre travail de journaliste. »
Au-delà de la publication des articles, l’objectif est aussi d’éviter que l’exil ne conduise à une rupture de carrière.
« Beaucoup sont contraints d’abandonner le métier et de se consacrer à d’autres activités pour survivre. L’exil complique fortement l’insertion professionnelle dans un secteur qui, déjà, emploie de moins en moins de monde. »
L’expérience de « Voix en Exil » illustre une évolution plus large. Pour un nombre croissant de journalistes africains, les plateformes de publication directe ne sont plus seulement des outils techniques. Elles deviennent des espaces où il est possible de préserver son indépendance éditoriale, de conserver un lien avec son public et d’expérimenter d’autres modèles de diffusion de l’information.
C’est dans ce contexte que Substack s’est progressivement imposée comme l’une des plateformes les plus visibles auprès des journalistes indépendants. Mais si elle attire des profils très différents, les raisons de cet intérêt dépassent largement la possibilité de créer une simple newsletter.
Plus qu’une newsletter, un outil pour reprendre la main
Pour les journalistes interrogés, l’attrait de Substack ne tient pas d’abord à la possibilité de vendre des abonnements. Ce qui revient le plus souvent dans leurs témoignages, c’est la capacité de la plateforme à simplifier la publication tout en laissant au créateur la maîtrise de son contenu et de sa relation avec les lecteurs.
Substack permet de créer, sans compétences en développement web, une publication qui combine une newsletter, un site internet et des fonctionnalités communautaires. Les articles publiés sont automatiquement envoyés aux abonnés par courriel, tout en restant accessibles sur une page web dédiée.
Antoine Kaburahe, journaliste burundais en exil depuis plus de trois décennies, précise que cette simplicité constitue l’un des principaux arguments en faveur de la plateforme.
« Très vite, n’importe qui, sans grande connaissance en codage ou en techniques de mise en ligne, peut la maîtriser. Et pour nous, journalistes, c’est un gain de temps incroyable. »
En supprimant les contraintes techniques liées à la création et à la maintenance d’un site d’information, Substack permet aux journalistes de se concentrer sur leur cœur de métier : enquêter, écrire et dialoguer avec leurs lecteurs. La plateforme prend en charge l’hébergement, la diffusion par courrier électronique, la gestion des abonnements et les mises à jour techniques.
Substack en bref
Création : 2017
Fondateurs : Chris Best, Hamish McKenzie, Jairaj Sethi
Modèle : Freemium (gratuit + abonnements payants)
Audience (2025) : 50 M d’abonnements (dont 5 M payants)
Commission : 10 % | Paiement : Stripe (5 pays africains : Afrique du Sud, Côte d’Ivoire, Ghana, Kenya, Nigeria)
Langues : Anglais, français, espagnol, portugais
David Hundeyin ajoute pour sa part que cette simplicité a été déterminante lorsqu’il a lancé « West Africa Weekly ». Vivant alors en exil et sans les moyens de créer une rédaction classique, il cherchait avant tout un outil lui permettant de publier rapidement.
« Si gérer un média classique revient à posséder une voiture, utiliser Substack équivaut à prendre un Uber : c’est une alternative économique et fluide qui offre une expérience similaire. »
Cette autonomie ne signifie pas pour autant un isolement. Contrairement à l’image d’une simple plateforme de newsletters, Substack est progressivement devenue un écosystème où les auteurs peuvent recommander d’autres publications, échanger avec leurs abonnés, publier des contenus courts via Notes, organiser des discussions ou diffuser des podcasts et des vidéos. L’objectif est de permettre aux créateurs de développer leur audience sans dépendre exclusivement des grandes plateformes sociales.
Pour Antoine Kaburahe, cette évolution se traduit aussi par une meilleure qualité des échanges.
« C’est un réseau encore “propre”. Globalement, les utilisateurs sont respectueux. »
Cette appréciation contraste avec l’expérience vécue sur plusieurs réseaux sociaux généralistes, où les journalistes sont régulièrement confrontés aux insultes, au harcèlement ou aux campagnes de désinformation. Sans faire disparaître ces risques, Substack offre un environnement davantage centré sur les publications et les communautés que sur la viralité des contenus.
Cette proximité avec les lecteurs constitue sans doute l’une des principales évolutions introduites par la plateforme. Là où un média traditionnel dépend largement de ses diffuseurs, de la publicité ou des algorithmes des réseaux sociaux pour atteindre son public, Substack permet aux journalistes de constituer progressivement une base d’abonnés qu’ils peuvent contacter directement. Pour plusieurs des journalistes interrogés, cette relation plus directe représente une forme d’indépendance éditoriale autant qu’un levier potentiel de pérennité économique.
Mais cette promesse se heurte rapidement à une autre réalité : publier plus facilement ne signifie pas nécessairement vivre de son travail. Entre le faible recours aux abonnements payants, les difficultés de paiement et la nécessité de construire une audience fidèle, la viabilité économique du modèle reste le principal défi soulevé par les journalistes.
Le défi n’est pas de publier, mais d’en vivre
L’indépendance éditoriale offerte par Substack ne garantit pas l’indépendance économique. Sur ce point, les témoignages recueillis convergent : si la plateforme facilite la création d’un média, elle ne résout pas les difficultés structurelles auxquelles sont confrontés les journalistes africains.
Kaburahe précise que le premier obstacle tient à une réalité encore largement partagée en Afrique francophone : la faible culture de l’abonnement à l’information.
« En Afrique francophone, le réflexe de payer pour une information n’est pas encore naturel », observe le journaliste burundais.
Selon lui, cette situation s’explique en partie par l’histoire des médias indépendants africains, longtemps soutenus par des partenaires internationaux. Ce modèle a permis le développement de nombreuses rédactions, mais il a aussi installé chez une partie du public l’idée que l’information de qualité devait être accessible gratuitement. Avec le recul progressif de ces financements, les journalistes sont désormais confrontés à une question devenue centrale : comment financer durablement un travail d’information exigeant ?
À ces contraintes s’ajoutent des obstacles techniques. Le modèle économique de Substack repose sur Stripe, qui prélève les paiements avant de reverser les revenus aux créateurs, après déduction de la commission de 10 % appliquée par la plateforme. Or, au moment de la publication de cet article, Stripe ne permet officiellement l’encaissement de paiements que dans cinq pays africains : l’Afrique du Sud, la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Kenya et le Nigeria. Pour les journalistes installés dans la majorité des autres pays du continent, l’accès direct à la monétisation reste donc limité.
De son côté, David Hundeyin, estime que cette contrainte illustre un problème plus large : les outils de paiement ne sont pas encore adaptés aux réalités africaines.
« Si l’on parvenait à créer des alternatives de paiement locales et à proposer des tarifs d’abonnement suffisamment bas pour un marché aux ressources limitées, alors Substack pourrait véritablement bouleverser la donne. Pour l’heure, nous en sommes encore loin. »
L’autre défi concerne la construction de l’audience. Contrairement à une idée largement répandue, ouvrir une newsletter ne suffit pas à attirer des lecteurs.
Le journaliste scientifique ougandais Blanshe Musinguzi en a fait l’expérience. Lorsqu’il a lancé « 54@Africa Science », peu de personnes dans son entourage connaissaient la plateforme.
« Très peu de personnes en Ouganda connaissent Substack. »
Sa croissance s’est révélée beaucoup plus rapide sur LinkedIn et TikTok, où il touche un public plus large avant d’orienter une partie de ses lecteurs vers sa newsletter. Son expérience rappelle qu’une publication sur Substack ne se développe pas en vase clos : elle s’inscrit dans un écosystème numérique où les réseaux sociaux, les moteurs de recherche et les recommandations jouent encore un rôle déterminant dans la découverte des contenus.
Les journalistes interrogés estiment que cette réalité conduit à une même conclusion. Substack ne remplace ni le travail éditorial, ni la nécessité de bâtir une réputation, ni les efforts de diffusion. La plateforme fournit les outils ; elle ne crée pas l’audience à la place des journalistes.
Hundeyin résume cette idée en rappelant qu’au-delà de la technologie, la réussite d’un média repose d’abord sur la connaissance de son public. Son propre parcours en témoigne : malgré plus de 40 000 abonnés à « West Africa Weekly », sa publication ne comptait qu’environ 200 abonnés payants à son meilleur niveau, tandis que d’autres newsletters de sa promotion Substack Local, pourtant moins suivies, généraient des revenus supérieurs parce qu’elles s’adressaient à un lectorat plus enclin à payer.
Au fond, les expériences recueillies montrent que le principal défi n’est pas d’accéder à un outil de publication. Il consiste à construire une communauté suffisamment engagée pour financer, dans la durée, un journalisme indépendant. Sur ce terrain, Substack ouvre des perspectives nouvelles, mais elle ne peut, à elle seule, compenser les limites du pouvoir d’achat, des infrastructures de paiement ou des habitudes de consommation de l’information sur le continent.


