Visas Schengen : dans les coulisses du bras de fer entre Bruxelles et Conakry
Comment une coopération migratoire engagée en 2017 a progressivement conduit l'Union européenne à restreindre certaines facilités de visas accordées aux ressortissants guinéens.

En bref
Le 7 juillet 2026, l’UE a suspendu temporairement plusieurs facilités de visas pour les ressortissants guinéens.
Cette décision est l’aboutissement d’un processus engagé depuis 2017.
Elle repose sur la coopération de la Guinée dans le retour de ses ressortissants en situation irrégulière, et non sur l’augmentation des arrivées clandestines.
Les visas Schengen ne sont pas suspendus, mais les procédures deviennent plus contraignantes.
Le Conseil de l’Union européenne a adopté une décision suspendant temporairement l’application de certaines dispositions du Code communautaire des visas à l’égard de la Guinée. Bruxelles justifie cette mesure par une coopération jugée insuffisante de Conakry dans la réadmission de ses ressortissants en séjour irrégulier sur le territoire européen. Présentée comme temporaire, cette décision est l’aboutissement d’un processus engagé plusieurs années auparavant.
Le 7 juillet 2026, le Conseil de l’UE a décidé de suspendre plusieurs facilités prévues par le Code communautaire des visas pour les ressortissants guinéens soumis à l’obligation de visa Schengen. Cette mesure, rarement activée, intervient près d’un an après la proposition formulée par la Commission européenne.
Concrètement, les demandeurs de visa devront désormais composer avec des procédures plus contraignantes. Le délai normal d’instruction, fixé à quinze jours calendaires, pourra être porté jusqu’à quarante-cinq jours. Les consulats disposeront d’une plus grande marge d’appréciation dans l’examen des pièces justificatives, tandis que les conditions d’obtention des visas à entrées multiples seront plus strictes. Les titulaires de passeports diplomatiques ou de service ne bénéficieront plus automatiquement des exemptions facultatives de frais prévues par le Code des visas.
Contrairement à certaines interprétations apparues après l’annonce, cette décision ne suspend pas la délivrance des visas aux ressortissants guinéens. Les demandes continueront d’être examinées, mais selon des règles moins favorables.
Interrogée dans le cadre de cette enquête, une source européenne indique que cette décision est le résultat d’une évaluation conduite sur plusieurs mois et fondée sur différents indicateurs de coopération.
« Des difficultés subsistent en ce qui concerne l’identification et le retour des ressortissants de la Guinée en séjour irrégulier sur le territoire des États membres. Ces difficultés sont dues à l’absence de réponse et de suivi des demandes de réadmission. Elles concernent également la délivrance de titres de voyage provisoires, qui ne sont souvent pas fournis même lorsque la nationalité a déjà été confirmée, ainsi que l’organisation des opérations de retour sur des vols réguliers ou charters », explique cette source.
Notre source insiste toutefois sur le caractère temporaire de ces restrictions. La Commission poursuivra son évaluation de la coopération avec la Guinée et devra présenter, dans les six mois suivant l’entrée en vigueur de la décision, un rapport sur les progrès réalisés. Si une amélioration jugée « substantielle et durable » est constatée, le Conseil pourra revoir sa position.
Mais comment les relations entre Bruxelles et Conakry en sont-elles arrivées à ce point, alors même que les arrivées irrégulières de migrants guinéens vers l’Union européenne diminuent depuis deux ans ?
Pour répondre à cette question, il faut remonter près de dix ans en arrière.
Une décision qui ne date pas d’aujourd’hui
En juillet 2017, la Guinée et l’Union européenne concluent un document intitulé « Bonnes pratiques pour un déroulement efficace de la procédure de retour ». Contrairement à un accord international de réadmission en bonne et due forme, ce texte fixe un cadre opérationnel destiné à faciliter le retour des ressortissants guinéens en séjour irrégulier dans les États membres de l’Union.
Il définit les modalités d’identification des personnes concernées, les procédures de délivrance des laissez-passer consulaires lorsque les documents de voyage font défaut ainsi que les mécanismes de coopération entre les administrations européennes et guinéennes chargées des opérations de retour.
Pour accompagner ce dispositif, plusieurs outils sont progressivement mis en place. Frontex, l’Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes, apporte un appui technique aux autorités concernées, organise des missions d’identification et des séminaires consulaires, tandis qu’un groupe de travail conjoint UE–Guinée est chargé de suivre régulièrement la mise en œuvre de ces engagements et d’examiner les difficultés rencontrées.
Les premières évaluations dressent alors un tableau plus nuancé que celui qui prévaudra quelques années plus tard.
Selon un rapport interne de la Commission européenne, publié par l’ONG britannique Statewatch, la coopération est considérée comme stable, voire en amélioration. En 2019, treize États membres sollicitent les autorités guinéennes dans le cadre de procédures de réadmission. Les appréciations varient toutefois selon les pays. Certains jugent que les engagements conclus avec l’Union européenne sont généralement respectés, tandis que d’autres estiment la coopération insuffisante, notamment lorsqu’elle repose sur des accords bilatéraux plutôt que sur le cadre commun négocié avec Bruxelles.
Les chiffres illustrent cette situation contrastée. En 2019, les États membres prennent 9 720 décisions de retour visant des ressortissants guinéens. Seules 275 sont effectivement exécutées, soit un taux de retour d’environ 3 %. La même année, 454 demandes de réadmission sont adressées aux autorités guinéennes, qui délivrent 249 laissez-passer consulaires, soit un taux de délivrance proche de 55 %.
Ces résultats sont jugés insuffisants par plusieurs États membres, mais ils ne conduisent pas encore à l’activation du mécanisme prévu par l’article 25 bis du Code des visas. Les institutions européennes privilégient alors la poursuite du dialogue, le renforcement de la coopération technique et l’amélioration des procédures existantes.
Cette trajectoire va pourtant évoluer à partir de 2021. Le changement de contexte politique en Guinée et les difficultés persistantes relevées dans les procédures de retour vont progressivement modifier l’appréciation portée par les institutions européennes sur la coopération entre les deux partenaires.
Comment la coopération s’est progressivement dégradée
Le coup d’État du 5 septembre 2021 marque un tournant dans les relations entre Bruxelles et Conakry. Le dialogue politique formel est suspendu, même si les échanges techniques se poursuivent à un rythme plus limité. Pendant près de deux ans, les discussions sur les questions migratoires avancent peu, alors que les difficultés opérationnelles relevées par plusieurs États membres persistent.
Le dialogue reprend véritablement à l’automne 2023. Le 25 septembre, le vice-président de la Commission européenne chargé de la Promotion du mode de vie européen, Margaritis Schinas, arrive à Conakry. La coopération migratoire figure parmi les principaux sujets abordés avec les autorités guinéennes. Un mois plus tard, le ministre des Affaires étrangères, Morissanda Kouyaté, effectue une visite à Bruxelles où il rencontre plusieurs responsables européens, dont Margaritis Schinas ainsi que des représentants du Service européen pour l’action extérieure.
Les contacts s’intensifient au cours de l’année 2024. En avril, la directrice générale Afrique du Service européen pour l’action extérieure, Rita Laranjinha, effectue à son tour un séjour à Conakry. Sa mission est notamment consacrée à la coopération sur les retours et la réadmission. En juin, Morissanda Kouyaté repart à Bruxelles pour poursuivre les discussions avec les institutions européennes.
En parallèle, le Groupe de travail conjoint UE–Guinée reprend ses réunions. Entre décembre 2023 et juillet 2025, quatre sessions sont organisées afin d’évaluer l’application des engagements pris en matière de réadmission et d’identifier les obstacles persistants.
Malgré cette reprise du dialogue, les conclusions des évaluations européennes deviennent progressivement plus critiques.
Dans sa proposition adressée au Conseil le 15 juillet 2025, la Commission européenne estime que la coopération de la Guinée s’est « considérablement détériorée » depuis la fin de l’année 2023. Elle relève notamment une baisse de la délivrance des titres de voyage provisoires, des difficultés persistantes dans l’identification des ressortissants guinéens concernés par une mesure de retour ainsi qu’un nombre important de demandes de réadmission restées sans suite.
Le rapport interne de la Commission, publié par Statewatch, permet de comprendre la méthode d’évaluation utilisée par Bruxelles. Les institutions européennes ne s’appuient pas uniquement sur le nombre de retours effectivement réalisés. Elles examinent l’ensemble de la procédure : la rapidité des réponses aux demandes de réadmission, les délais de délivrance des laissez-passer consulaires, la coopération lors des opérations d’identification et l’organisation matérielle des retours.
Autrement dit, ce n’est pas un indicateur isolé qui conduit la Commission à proposer des restrictions sur les visas, mais un ensemble d’éléments jugés insuffisants au regard des engagements pris par la Guinée.
Cette proposition n’est toutefois pas suivie d’effet immédiat. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, le Conseil ne valide pas automatiquement la recommandation de la Commission. Selon notre source, les États membres choisissent d’observer l’évolution de la coopération pendant plusieurs mois avant de prendre une décision.
Un document interne du Conseil de l’Union européenne sur l’état de la coopération extérieure en matière de migration, daté du 21 janvier 2026, montre que le dialogue entre Bruxelles et Conakry se poursuit malgré les réserves exprimées sur la coopération en matière de réadmission. La Guinée y figure toujours parmi les pays suivis dans le cadre de l’article 25 bis du Code des visas.
Le document retrace les principales initiatives engagées depuis la reprise des échanges à l’automne 2023, mais aussi la poursuite des programmes européens d’appui à la réintégration des migrants et à l’emploi des jeunes.
En dépit de ces efforts, l’évaluation reste inchangée. Les progrès attendus en matière de réadmission ne sont pas jugés suffisants pour renoncer aux mesures envisagées. C’est ainsi que le 7 juillet 2026, le Conseil a décidé d’adopter les restrictions proposées près d’un an auparavant.
Pourquoi Bruxelles maintient la pression malgré la baisse des arrivées
À première vue, la décision du Conseil de l’Union européenne peut surprendre. Au moment où les États membres décident de restreindre certaines facilités de visas pour les ressortissants guinéens, les arrivées irrégulières en provenance de Guinée sont pourtant en nette diminution.
Les données disponibles montrent en effet une baisse continue. Selon le document interne du Conseil européen cité précédemment, 8 388 ressortissants guinéens sont arrivés irrégulièrement dans l’Union en 2024, soit une baisse de 61 % par rapport à 2023. Entre janvier et octobre 2025, ce nombre recule encore de 37 %, passant de 6 219 à 3 922.
Cette évolution s’inscrit dans une tendance plus large. Selon Frontex, les franchissements irréguliers des frontières extérieures de l’Union européenne ont diminué de 37 % au premier semestre 2026, la route d’Afrique de l’Ouest enregistrant le recul le plus marqué (-71 %).

Pourquoi l’Union européenne a-t-elle décidé alors de durcir les conditions d’accès aux visas Schengen ?
La réponse apparaît en filigrane dans le document interne du Conseil sur l’état de la coopération extérieure en matière de migration, daté du 21 janvier 2026. Ce document montre que, pour les institutions européennes, l’évaluation ne repose plus uniquement sur le niveau des arrivées irrégulières. Elle porte désormais sur la capacité des pays partenaires à coopérer dans la mise en œuvre des décisions de retour visant leurs ressortissants en situation irrégulière.
Cette évolution s’inscrit dans la réforme du Code des visas entrée en vigueur en 2020. Avec l’introduction de l’article 25 bis, l’Union européenne s’est dotée d’un mécanisme lui permettant d’adapter sa politique des visas en fonction du niveau de coopération des pays tiers en matière de réadmission. Les visas deviennent ainsi un instrument de la politique migratoire extérieure de l’Union, au même titre que le dialogue politique ou les programmes de coopération.
La décision du 7 juillet ne traduit donc pas une hausse récente des flux migratoires en provenance de la Guinée. Elle reflète l’appréciation portée par les institutions européennes sur la coopération de Conakry dans la mise en œuvre des procédures de réadmission. Pour Bruxelles, les progrès observés au cours des derniers mois n’ont pas été jugés suffisants pour renoncer aux restrictions proposées un an plus tôt.
Une nouvelle étape dans les relations entre Bruxelles et Conakry
Pour les ressortissants guinéens, la décision du Conseil ne signifie pas la fermeture des portes de l’espace Schengen. Les demandes de visa continueront d’être examinées, mais les procédures seront plus longues et les conditions d’obtention de certains visas, notamment à entrées multiples, plus strictes. Les étudiants, chercheurs, chefs d’entreprise et autres professionnels amenés à se rendre régulièrement en Europe figurent parmi les premiers concernés.
Avant même l’adoption de la décision, les autorités guinéennes avaient publiquement réagi à l’éventualité de telles restrictions. En février 2026, le ministre des Affaires étrangères, Morissanda Kouyaté, avait évoqué la possibilité d’appliquer le principe de réciprocité si des restrictions venaient à être imposées aux ressortissants guinéens. C’était en réaction à une sortie médiatique de Xavier Sticker, l’Ambassadeur de l’UE en Guinée.
Dans le cadre de cette enquête, nous avons sollicité le directeur national des Guinéens établis à l’étranger afin de recueillir la réaction des autorités sur la décision du Conseil, les démarches éventuellement engagées auprès de l’Union européenne et les mesures envisagées pour répondre aux préoccupations exprimées par Bruxelles. Malgré plusieurs appels téléphoniques et un message contenant nos questions, aucune réponse ne nous est parvenue au moment de la publication.
La Guinée n’est pas le premier pays visé par le mécanisme prévu à l’article 25 bis du Code des visas. En 2021, la Gambie a été le premier État concerné par des restrictions similaires, avant qu’une partie de ces mesures ne soit progressivement levée après une amélioration de sa coopération en matière de réadmission. D’autres pays, comme l’Éthiopie, ont également fait l’objet de mesures fondées sur ce dispositif.







