Guinée : la fin du CNT entre primes, décorations et enquête de la CRIEF
Une contestation interne sur des revalorisations salariales a conduit à révéler une prime exceptionnelle de fin de mission de 43 milliards GNF, aujourd'hui au cœur d'une enquête de la CRIEF.
Chaque conseiller national a perçu près de 57 200 dollars de prime de fin de mission, soit plus de 900 fois le salaire minimum interprofessionnel garanti (SMIG) en Guinée. L’enveloppe globale dépasse 43 milliards GNF (près de 4,92 millions de dollars). À quelques jours de son remplacement par la future Assemblée nationale, le Conseil national de la transition (CNT) se retrouve au cœur d’une affaire partie d’une contestation interne sur des revalorisations salariales et désormais examinée par la Cour de répression des infractions économiques et financières (CRIEF).
Les chiffres clés
43 milliards GNF : montant total des primes de fin de mission.
81 : nombre de conseillers nationaux bénéficiaires.
500 millions GNF : prime versée à chaque conseiller (≈ 57 200 $).
2,5 milliards GNF : enveloppe destinée à une partie du personnel.
139 sur 802 : agents de l’administration parlementaire ayant bénéficié des primes.
17 juillet 2026 : installation de la nouvelle Assemblée nationale.
Tout commence à la fin du mois de juin, loin des communiqués officiels. Plusieurs bulletins de salaire se mettent à circuler parmi les agents de l’administration parlementaire. Sur certains d’entre eux, des montants qui détonnent.
« C’est à la suite de la révélation des bulletins de certains travailleurs que l’affaire a éclaté. Nous avons entendu parler de montants de 15, 30, 50 ou encore 80 millions GNF. Nous avons alors cherché à comprendre ce qui se passait », confie à notre rédaction un membre du syndicat de l’administration parlementaire, sous couvert d’anonymat.
Les vérifications menées par les représentants des travailleurs pointent vers un cercle assez resserré.
« Nous nous sommes rendu compte, par exemple, qu’un agent du cabinet du président bénéficiait d’un bonus d’environ 80 millions GNF. Un autre percevait près de 50 millions, tandis qu’une technicienne de surface figurait parmi les bénéficiaires avec environ 30 millions », poursuit notre source.
En creusant, les responsables syndicaux découvrent surtout que ces primes ne concernent qu’une fraction du personnel : 139 agents sur les 802 que compte l’administration parlementaire. Aucun critère de sélection n’a été communiqué. Le sentiment d’un traitement à deux vitesses s’installe, et le bureau syndical convoque une assemblée générale d’information et de dénonciation pour le 6 juillet.
La veille de cette assemblée, le secrétaire général du CNT, Aboubacar Camara, tente une réunion de concertation avec les responsables syndicaux. Les discussions n’aboutissent pas.

Comment le CNT a été contraint de sortir du silence
L’affaire prend de l’ampleur. Une enquête préliminaire s’ouvre à la CRIEF. Face à la pression, le Conseil national de la transition finit par rompre son silence, dans un droit de réponse publié après un article de Médiaguinée.
L’institution ne conteste plus les chiffres. Elle reconnaît avoir versé une prime individuelle de 500 millions GNF à chacun de ses 81 conseillers nationaux, soit une enveloppe globale de 40,5 milliards GNF (près de 4,63 millions de dollars). Une seconde enveloppe, 2,5 milliards GNF (environ 286 000 dollars) cette fois, a été répartie entre certains agents de l’administration parlementaire, présentés par le CNT comme ayant fait preuve « d’un engagement particulier, d’une disponibilité constante, d’un rendement remarquable et d’une contribution significative au fonctionnement de l’institution ».
Selon l’organe législatif de la transition, ces primes de fin de mission ont été décidées par la Conférence des présidents, intégrées au processus d’élaboration de la Loi de finances initiale 2026, validées par le gouvernement, puis exécutées selon le circuit normal de la dépense publique. L’institution rappelle par ailleurs que son mandat ne s’achève qu’avec l’installation effective de la nouvelle Assemblée nationale, prévue le 17 juillet par décret présidentiel.
Nos propres vérifications confirment que cette enveloppe figure bien dans la Loi de finances initiale 2026. Dans la Section 24 consacrée au CNT, les dépenses de personnel passent de 77,55 à 120,55 milliards GNF, soit une hausse de 43,004 milliards GNF, correspondant au montant annoncé par l’institution. Cette augmentation est inscrite au Titre II (« Dépenses de personnel »), sous la rubrique « Salaires et traitements », à la ligne « Rémunérations des institutions constitutionnelles ».

La vérification des documents budgétaires confirme ainsi que cette enveloppe figurait bien dans les crédits autorisés par la Loi de finances initiale 2026. Les interrogations portent désormais moins sur son inscription budgétaire que sur les conditions de son attribution et sur son opportunité à quelques jours de la fin de la transition.
Ce que les chiffres ne disent pas
D’abord une question de calendrier. Le CNT insiste sur le fait que son mandat court jusqu’à l’installation de la nouvelle Assemblée. Pourtant, la décision d’accorder ces primes de fin de mission a été arrêtée bien avant, dans le cadre de la préparation budgétaire 2026. Anticipation technique liée au calendrier des finances publiques, ou volonté de solder les conditions financières du mandat avant l’arrivée des nouvelles institutions ? Les documents consultés ne permettent pas de trancher.
500 millions GNF représentent...
≈ 57 200 dollars
≈ 50 000 euros
plus de 900 fois le SMIG
plus de 75 ans de rémunération d’un contractuel temporaire payé 550 000 GNF/mois
Le montant des primes alimente également le débat. Les 500 millions de francs guinéens perçus par chaque conseiller représentent plus de 900 fois le salaire minimum interprofessionnel garanti (SMIG), fixé à 550 000 francs guinéens. C’est également le niveau de rémunération mensuelle des contractuels temporaires de l’État, qui dénoncent depuis plusieurs mois la faiblesse de leurs revenus et réclament une revalorisation salariale.
Enfin, une question d’équité. Sur les 802 agents de l’administration parlementaire, seuls 139 ont touché une prime. Le CNT évoque un engagement et un rendement remarquables, sans jamais préciser les critères retenus ni l’existence d’une procédure d’évaluation formalisée. C’est précisément ce vide qui alimente les accusations de traitement inéquitable formulées par le syndicat, et qui explique les écarts spectaculaires observés entre les bénéficiaires, d’une technicienne de surface à 30 millions à un agent de cabinet à 80 millions.
Une enquête qui s’élargit, et un hommage qui tombe au même moment
Saisi du dossier, le procureur spécial de la CRIEF, Alphonse Charles Wright, a ordonné l’ouverture d’une enquête préliminaire. Le 7 juillet, le secrétaire général du CNT et le responsable financier de l’institution ont été entendus par les enquêteurs. Le lendemain, des représentants syndicaux ainsi que plusieurs travailleurs de l’administration parlementaire ont également été auditionnés.
Interrogé par notre rédaction, Aboubacar Camara reste prudent : « Malheureusement, ils ont déclenché une procédure judiciaire contre moi. Je ne peux pas m’exprimer. Je suis même en garde à vue. Si vous avez vu le droit de réponse, vous pouvez vous contenter de cela. »
Le syndicat, lui, ne désarme pas. Il maintient que les critères d’attribution des primes n’ont jamais été clairement expliqués et continue de dénoncer des écarts de traitement jugés injustifiés. Face à l’ampleur du dossier, le procureur spécial a décidé d’aller plus loin en ordonnant un audit complet de la gestion financière et comptable du CNT, qui devrait permettre de passer au crible l’ensemble des opérations budgétaires et comptables de l’institution, bien au-delà du seul dossier des primes.

Et c’est là que le calendrier devient presque ironique. Le 10 juillet, trois jours après l’audition de son secrétaire général par la CRIEF, le Conseil national de la transition est reçu au palais Mohammed V par le président Mamadi Doumbouya. Selon le compte rendu de la présidence, le chef de l’État salue « le sens du devoir, le patriotisme et l’esprit de responsabilité » des conseillers durant la transition, et annonce leur prochaine décoration. Des sources concordantes évoquent aussi des discussions sur le reclassement, au sein de l’administration publique, des conseillers non élus députés le 31 mai. Cette information n’a toutefois pas été confirmée officiellement par la présidence.
Une institution honorée d’un côté, auditionnée de l’autre, à quelques jours d’intervalle et sous le même toit politique. Le 17 juillet, avec l’installation de la nouvelle Assemblée nationale, le CNT mettra officiellement fin à son mandat, après près de cinq années d’exercice des fonctions législatives durant la transition. L’enquête ouverte par la CRIEF, elle, se poursuivra. Ses conclusions permettront de déterminer si cette affaire relève d’une controverse politique autour de la fin de la transition ou si elle met en évidence d’éventuelles irrégularités dans la gestion de l’institution.




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